Extrait de "Fragments tantriques" de Pierre Feuga

Publié le par Nataraja


1. Fragment d’« éveil »


Il n’est pas d’époque, de croyance ou de voies privilégiées pour atteindre l’éveil. Cette expérience est universelle, intemporelle et accessible aujourd’hui à qui fait preuve de lucidité et de vigilance.


« À quoi pensez-vous lorsque vous êtes assis en lotus et que vous fermez les yeux ? » me demanda un jour une élève de yoga. Je trouve la question intéressante dans sa naïveté. Cette dame, de toute évidence, n’avait jamais expérimenté par elle-même que l’on pût ne penser à rien et pourtant ne pas être un abruti parfait. Mais si je lui avais fourni cette réponse : « Je ne pense à rien, Dieu merci », elle l’eût acceptée d’une certaine manière, rattachée à la notion ordinaire que l’on se fait du « mysticisme » en général et de la spiritualité « orientale » en particulier. Or il me sembla, sinon plus honnête, du moins plus fécond pour tous d’avouer qu’à ce moment précis je pensais peut-être au robinet de mon évier qui fuyait ou à mon tiers provisionnel que je devais payer avant le soir.
Mais ce que je regrette aujourd’hui de n’avoir su exprimer plus clairement à cette personne est ceci : que je pense ou que je ne pense pas, cela en réalité n’a aucune importance. Ce qui en a une — et encore assez légère — c’est que je sois assis en face de vous, les jambes croisées sans souffrance, le dos à peu près droit, le visage détendu, le souffle tranquille. C’est par tous ces éléments harmonieusement réunis que je puis à la rigueur, quoique sans le chercher, vous convaincre de la quiétude qui m’habite et vous aider, si toutefois vous en avez envie, à découvrir votre propre quiétude. Je ne fais pas plus d’effort pour arrêter que pour alimenter ma pensée parce que je ne crois pas à ma pensée. Non seulement elle n’a pas plus de consistance que la vôtre, chère Madame, mais elle ne compte ni plus ni moins à mes propres yeux que ma digestion ou ma respiration. Si je la compare à l’une et l’autre, c’est qu’elle ne représente, elle aussi, qu’une fonction. « Je pense donc je suis » ? Peut-être mais ne pourrais-je aussi légitimement affirmer : je digère donc je suis, ou : je respire donc je suis, ou encore : j’écris donc je suis ? Il s’agit là d’expressions variées de mon être, mouvements spontanés, jeux. Même en l’absence de toute activité sensorielle ou mentale, d’ailleurs je suis, par exemple, quand je dors sans rêver ou quand — car cela arrive aussi — je m’assois en lotus, les yeux clos, sans penser à mon robinet qui fuit. Je suis et tout alors m’est bien égal, la surpopulation, la prochaine guerre, l’opinion que vous avez de moi. Même le fait de méditer m’est égal et je me soucie de l’illumination comme d’une guigne. Je suis, conscient que je suis, et je suis heureux d’être conscient que je suis.

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