Bhâvopahâra - (Offrande à Bhâva, la Conscience) - de Cakrapâninâtha. Circa 11/12ème siècle

Publié le par Nataraja

Bhâvopahâra
(Offrande à Bhâva, la Conscience)
de Cakrapâninâtha. Circa 11/12ème siècle.


 Ce tantra est une ode à la conscience, ici nommée de différentes façons, à Shakti (l'Énergie) et à leur union dans le corps humain grâce aux techniques du yoga. L'enjeu est un jeu, une danse, un coup de dés, une romance sur les rives du monde intérieur, un bal masqué où les époux doivent se re-connaître. Le petit sage, comme il se nomme, qui chante ces louanges n'est autre que le maître chakrapâninâtha, un des grands des écoles nâtha. Le style est culturellement complexe et énigmatique, il respecte en ce sens la forme classique de ce type d'enseignements. Sans intérêts pour les uns, une mine d'enseignements pour les autres, il est ce que chacun en comprend et non une ou la vérité. Donc personne ne prendra les armes pour l'imposer comme telle.


      1)       OM, salut à Bhava qui détruit la succession du temps qui elle-même produit les périodes solaires, la structure et ce qui structure, il est celui qui libère des deux.


2)       Gloire à Shiva qui est orné du doigt de la lune croissante, qui est l’essence même de la conscience et dont la forme n’appartient pas à notre manifestation.


3)       Hommage à celui qui est la cause de l’unité, de la dissolution et de la libération de tous les liens, à Hara (le destructeur) qui est le germe et qui contient les mantra, au Soi Suprême.


4)       Bien que Tu sois au-delà des guna, que ta voix soit celle de la Conscience, la mienne qui ne vient que du cœur, s’élève en permanence pour t’invoquer.


5)       Toi qui habite toutes les directions, écoutes moi, moi qui suis absorbé dans la saveur intime de ta contemplation. Ainsi grâce à toi le premier des Nâtha je ne commets aucune erreur.


6)       Shrîkantha acceptes de moi ce rituel spontané en l’honneur de Bhâva, moi qui me suis purifié à ta propre essence parée des cendres des bûchers funéraires.


7)       Après que je me sois immergé dans le lieu le plus intime que l’on nomme le lotus du cœur ou réside la véritable connaissance, tellement honoré par les yogi, j’entreprends ce rite pour toi Syâmakantha (toi qui a la gorge bleu).


8)       Il est fait pour Toi du sang et des éléments grossier dans la coupe de mon propre corps que tu gouvernes Mahâkâla.


9)       Quoique le piège (jâla) fasse douter et désirer des objets extérieurs, tout vient de kula (shakti) qui est la maîtresse de toutes les accès et que le sage doit vénérer.


10)    Nagajâkânta peut être atteint dans le sausupta, état libre de toute protection, à l’instant ou le soleil et la lune sont saisis (capturés).


11)    L’élément le plus important à connaître est la posture assise immobile car elle libère de l’instabilité que produit le mouvement, de la non générosité, du besoin de dépendre des autres ou d’entreprendre, d’être ou de paraître,  Ô Maître des trois mondes !


12)    Alors le Soi se répand dans cette assise qui devient le support de turya (l'état d'éveillé) , il est enveloppé par le corps, par la lumière de l’amour et par celle de la Shakti, Ô Seigneur du monde !


13)    Ainsi quel est le sage capable d’une telle immobilité, dont l’esprit est libre des limitations de l’espace, du temps, du lieu et de l’action ne ferait pas un rituel en ton honneur ?


14)    Mes yeux qui ont immobilisés le soleil et la lune m’ont permis d’éveiller Shakti et d’offrir à Shiva la saveur du nectar suprême (parâmrta).


15)    L’absence de désir ardent et de maîtrise des sens et de leurs objets a pour conséquence la passion et la confusion.


16)    Lorsque les fonctionnements ordinaires sont complètement purifiés on peut s’immerger dans bindu. Cette cessation permet d’offrir une fois de plus à Candrârdhamauli un bain de saveur.


17)    Après s’être séché soi-même avec le linge qui s’étend aussi haut que possible dans le ciel de notre propre conscience on est aspergé par l’eau de ta Conscience issue d’une telle pratique.


18)    Ce nectar (eau limpide) qui prend source à tes pieds, qui coule éternellement de la montagne de la discrimination en connaissance et connu, me donne une profonde félicité intérieure.


19)    Ce nectar qui tombe goutte à goutte de la kaivalya en provenance de la cavité où est le spanda (son, vibration, souffle  primordial), qui produit une intense félicité est l’eau véritable du rituel.


20)    Me purifiant à l’eau de la concentration je dépose à tes pieds Vrsâkapi l’effort inestimable qui me permet de me libérer des cinq nœuds.


21)    Girîsha, tu es honoré avec les trois mots emplis des senteurs de la Conscience qui se répandent jusqu’au jardin du quatrième état tel un hymne  fleuri.


22)    Après avoir ouvert la porte de Brahmâ par l’arme perçante qu’est le feu de la respiration on ressemble à un bâton d’encens (l’axe) ; c’est une offrande en ton honneur Nagajâdhava (L’époux de celle qui est née dans la montagne, Parvatî).


23)    Alors le suprême anâhatâ  résonne dans l’espace intérieur, il est la cloche elle-même, il contient toutes les formes et tous les sens (des sons, mots : varna, mantra, pâda), il est le son de Shambhu lui-même.


24)    Le Soi brille dans Shikâ là où Kundalinî illumine avec le feu du kanda, similaire à la pointe effilée d’une flamme, effaçant toutes les ombres de l’erreur.


25)    Il faut entretenir le désir de liberté si l’on veut atteindre le stade le plus élevé et obtenir de l’une des kalâ (lunaire) de Candrakîrtin (Shiva) l’ambroisie d’immobilité.


26)    L’espace nommé nâdashakti, libre de toutes impuretés, est la couronne (ushnîsha) (aussi : le séjour) de Rudra : la porte du ciel s’est ouverte !


27)    Cette couronne est le pur et brillant Sahasrâra accessible à celui dont le cœur est submergé par l’amour.


28)    Hara, la connaissance totale de toutes les roues c’est Hâralatâ dont la force innée pénètre partout (kundalinî qui absorbe le microcosme), elle est aussi candrakalâ.


29)    Lorsqu’on l’a tirée avec le pouvoir de Shakti et qu’on l’a sortie de l’eau en lui faisant traverser tous les espaces on peut goûter le flot d’ambroisie lunaire de la Conscience, cher Jagatpati.


30)    Il faut imposer le mantra dans manas, puis dans Shakti et dans notre propre espace intérieur toujours redressé et enfin offrir à Shiva cette pratique.


31)    Ensuite on peut assumer la mudrâ de la suprême pénétration cher Dhûrjati, toi qui est aussi splendide que l’infini, qui est capable de renoncer à tout ou de jouir de tout.


32)    Un son perçant lorsqu’il est entré dans les oreilles se répand et annonce les vibrations subtiles qui seront entre les deux oreilles le son qui mènera à Toi.


33)    Afin de pénétrer la saveur de la Conscience, la résonance du mantra doit s’élever jusqu’à tândava et âdambara. Mais ceci est impossible tant que les actes extérieurs entretiennent une résonance (activité) en moi.


34)    En méditant sur la nature de Shiva il est possible de voir le cercle qui est l’essence de tous les mandala, expansion même de Shambhu.


35)    En expirant encore et encore pour passer par karandhra je saisis bhâcakra au cœur du ciel dans lequel se trouve Dhûrjati, beau comme un câmara.


36)    Vibhu, ce sont les ailes du Hamsa qui t’éclairent (te font apparaître), se mouvant sur les ailes des narines pour allumer le feu ascendant.


37)    Alors on peut offrir à Mahâshaya une offrande dans sahasrara libre de souffrance et pleine du nectar de l’amour.


38)    Les sens de ahamkâra sont comme un cheval fou qu’il faut subjuguer afin de traverser les trois mondes, quitter l’égoïsme et te prendre comme monture (vâhana).


39)    On t’offre une feuille de bétel resplendissant de l’éclat d’une plante grimpante qui n’est autre que kundalinî emplie de l’amour de la conscience du Soi, parfumé des gouttes lumineuses du spanda.


40)    Dans mon for intérieur je sacrifie au feu de la discrimination, qui contient toutes les joies shivaïte, la provision de combustible que me fait faire l’erreur consistant à saisir une différence entre jouissance et jouisseur.


41)    Je sacrifie dans le feu d’Aja (l’Eternel, Shiva), après m’être fondu dans le ciel de prakâsha, l’oblation non-mentale qui permet de dépasser dharmâ et adharmâ.


42)    Enflammé par les rayons de la Conscience et par la vision claire obtenue par la méditation sur Toi, puisse les semences de ma conscience empirique servir pour la pratique de l’intériorisation mentale.


43)    J’offre en sacrifice le don de mes souffles purifiés après les avoir mis dans la coupe de la Conscience qui est le lotus qui donnera les premiers signe de la liberté.


44)    Qui désire cette liberté finale doit atteindre la rive éloigné qui est de l’autre coté du samsâra : parce que celui qui désire rejoindre en lui-même sa propre conscience doit emprunter avec passion le radeau des rituels qui mène à Bhâva !


45)    Ceci peut être obtenu par le pouvoir que procure la concentration sur Ishâna : tout devient meilleur et le microcosme est entièrement délivré de la haine (et sentiments associés).


46)    C’est ainsi que moi, petit ascète, après m’être reposé dans le jardin de Mahâpâshupati j’ai composé cette louange à Bhâva  qui est Shambhu et le grand Nâtha.


Christian Tikhomiroff

 

Publié dans TEXTES TRADITION

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